Portrait de membre – Jorge Frozzini
– Par Anaïs Paleni, agente de recherche au CRDT

Jorge Frozzini est professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en communication interculturelle et technologies de gestion en contexte pluraliste, récemment renouvelée pour un nouveau mandat de cinq ans. Au cœur du projet de la Chaire, se trouve une réflexion sur les préoccupations récurrentes associées à la présence des personnes issues de l’immigration au sein des sociétés d’accueil. Ces préoccupations soulèvent des enjeux fondamentaux liés à l’inclusion et à la justice sociale, particulièrement dans les villes de petite et moyenne taille.
Les travaux de Jorge Frozzini s’inscrivent au croisement des études en communication interculturelle, des politiques d’immigration et des enjeux liés à la cohabitation au sein de sociétés marquées par la diversité. Formé en science politique et en communication, il mobilise ces ancrages disciplinaires tant dans ses recherches que dans ses interventions sur le terrain. Nous allons voir dans ce portrait que son parcours académique lui a permis de développer des cadres théoriques solides, tandis que son engagement de longue date auprès des milieux communautaires a nourri une approche résolument pragmatique, orientée vers la production de connaissances et d’outils utiles aux acteurs et actrices concernés par les réalités migratoires.
Lors de sa maîtrise à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Jorge Frozzini s’intéressait aux transformations que l’essor d’Internet introduisait dans le champ politique. Faute de trouver une direction de recherche, il a choisi de réorienter son parcours vers le programme de communication. Si son objet d’étude s’est transformé pour se concentrer sur la musique populaire et plus précisément sur les liens qu’elle entretient avec la politique, la question du politique est demeurée au cœur de ses travaux.
Animé par un intérêt constant pour la production culturelle, Frozzini a poursuivi ses études doctorales à l’Université McGill, où enseignait à l’époque Will Straw, une figure de proue des études sur la musique populaire. Inscrit en communication, son projet de recherche s’est affiné au fil de son parcours, l’amenant à travailler sous la direction de Darin Barney et Will Straw. C’est également dans ce contexte qu’il s’est intéressé aux travaux de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (Commission Bouchard-Taylor).
Dans le cadre de son doctorat, Frozzini a cherché à développer une proposition théorique visant à mieux comprendre la transformation des interactions sociales et communicationnelles dans le but de réduire la distance communicationnelle entre les individus.
Tout au long de son parcours universitaire, Jorge Frozzini s’est engagé bénévolement auprès des travailleuses et travailleurs immigrants. Cet engagement lui a permis de développer une connaissance approfondie des réalités vécues et des enjeux structurels qui entourent ces populations. Dans la continuité de cet investissement, il a accepté de présenter une communication lors d’un colloque portant sur la situation des travailleuses et travailleurs immigrants au Québec. Cette intervention a marqué le point de départ d’un intérêt de recherche élargi pour les enjeux migratoires et, plus largement, sur les dynamiques d’immigration au Québec.
Bien que Jorge Frozzini ait initialement souhaité maintenir une certaine distance à l’égard de ces enjeux sociaux, les jugeant trop proches de sa propre trajectoire, ceux-ci continuent néanmoins d’occuper une place importante dans ses réflexions et ses travaux.
Actuellement, le professeur Frozzini se spécialise dans l’étude des travailleuses et travailleurs temporaires et les étudiantes et étudiants internationaux. Ses travaux s’appuient sur des approches systémiques, combinées à des méthodes principalement qualitatives, tout en intégrant l’analyse de données statistiques.
Par ailleurs, Jorge Frozzini a joué un rôle déterminant dans la mise en place du baccalauréat en communication à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Sans mesurer initialement l’ampleur de l’engagement que représenterait ce projet, il a accepté de guider cette initiative et s’est rapidement retrouvé porteur du dossier, contribuant activement à la structuration et au développement du programme.
Tout au long de son parcours académique et professionnel, Jorge Frozzini a su maintenir un équilibre entre réflexions théoriques et pratiques de terrain. Pour lui, la production de connaissances ne prend pleinement son sens que lorsqu’elle peut être mobilisée concrètement par les milieux concernés. Cette posture se reflète notamment dans son accompagnement auprès d’organismes communautaire comme La Maisonnée, basé à Montréal. Dans ce contexte, il contribue à la mise en place d’un « pôle de recherche », soit, une structure interne visant à soutenir à la fois le développement de la recherche et la création d’outils adaptés aux besoins de l’organisme. À travers cette démarche, il cherche à favoriser une plus grande autonomie structurelle et à valoriser l’expertise interne, dans une perspective où les communautés conservent un meilleur contrôle sur la production, l’analyse et la diffusion de leurs propres données.
En parallèle, il participe à l’élaboration d’outils structurants, dont un guide destiné aux travailleuses et travailleurs temporaires ainsi qu’à leurs allié·es. Publié par la chaire de recherche et mis à jour en 2025, ce guide vise à centraliser l’information relative aux différents programmes et permis gouvernementaux, tout en offrant des ressources concrètes favorisant le mieux-être de la communauté cible. Pour appuyer les divers travaux effectués à la chaire, Jorge Frozzini et son équipe ont effectué une revue systématique de la littérature afin de préciser ce que recouvre aujourd’hui la notion de « communication interculturelle ». L’analyse de plus de 50 000 articles, ouvrages et chapitres de livres leur a permis de constater une grande complexité conceptuelle : bien que de nombreuses définitions se répètent, les nuances et les usages varient considérablement dans les écrits retenus.
Ses présentes recherches portent ainsi sur les interactions interculturelles, la communication et le développement des compétences interculturelles. Plus récemment, il s’est également engagé dans une réflexion sur le concept de qualité de vie, un virage qui s’inscrit en résonance avec la nouvelle programmation de la chaire de recherche. L’utilisation de la méthode de scoping review lui a permis de mettre en lumière la diversité, parfois marquée, des définitions et des indicateurs mobilisés pour mesurer la qualité de vie. Ceux-ci variant selon les champs d’expertise, les périodes et les contextes étudiés. Comme il le souligne avec étonnement, « les contrastes sont parfois immenses ». Soucieux d’inclure les réalités des petites et moyennes villes, ses travaux s’étendent également à des territoires ruraux. Faisant partie de la nouvelle programmation de la chaire, l’objectif principal se trouve dans l’articulation entre les interactions en contexte interculturel, la négociation des différences et l’influence des règles ou des normes propres à divers niveaux organisationnels dans ces villes.
Ce qui anime encore aujourd’hui Jorge Frozzini dans la recherche est l’apprentissage constant que chaque projet lui procure. À ses yeux, la clarification conceptuelle et analytique qu’exige le travail de recherche constitue une étape essentielle du processus de compréhension. Pour Frozzini, la recherche demeure avant tout un espace de dialogue, de réflexion critique et de mise en relation entre savoirs théoriques et les expériences vécues.
Enfin, Jorge Frozzini nous partage quelques coups de cœur qui nourrissent sa réflexion et accompagnent son travail. Parmi ses lectures marquantes figure l’ouvrage de David Graeber et David Wengrow, The Dawn of Everything. Ce livre propose une relecture ambitieuse de l’histoire de l’humanité en s’appuyant sur des recherches archéologiques et anthropologiques souvent marginalisées dans les récits dominants. En revisitant des notions centrales telles que la liberté ou l’obéissance, les auteurs remettent en question les représentations linéaires du passé et offrent une compréhension plus nuancée des formes d’organisation sociale, notamment en ce qui concerne la hiérarchie et la genèse des États. Selon Frozzini, cet ouvrage se distingue par la richesse et la complexité de son analyse des liens sociaux et des dynamiques collectives.
Sur le plan des outils, Jorge Frozzini souligne l’intérêt du Portail Découverte, une plateforme visuelle et interactive développée par les universitaires de l’équipe SHERPA. Il s’agit, pour lui, d’un outil particulièrement complet, capable de s’adapter aux besoins des milieux de pratique. Le portail met à disposition des formations et des ressources portant sur les enjeux de l’interculturel et de l’immigration, contribuant ainsi au partage et à la mobilisation des connaissances.
Enfin, sur une note plus musicale, Jorge Frozzini recommande The Block, une émission mettant en valeur des œuvres hip hop, jazz et autres genres issus des traditions et influences musicales des afro-descendants. Cette émission de radio (avec ces balados) lui permet non seulement de découvrir de nouveaux artistes, mais accompagne également ses périodes de travail, témoignant une fois de plus de l’importance qu’il accorde aux liens entre culture, création et réflexion intellectuelle.
