Portrait de membre – Emanuelle Dufour

Un parcours résolument interdisciplinaire
Emanuelle Dufour est professeure en intervention interculturelle, autochtonie et territoire à l’UQAC au Département des sciences humaines et sociales. Formée principalement en anthropologie, elle a aussi fréquenté l’éducation par les arts, la scénarisation, le tourisme alternatif et la scénographie. Un parcours d’entre maillages de diverses compétences qui, dans les dernières années, ont pu converger vers une pratique d’artiste-chercheure en sciences humaines. Emanuelle se définit d’abord comme une anthropologue, mais qui utilise des médiums créatifs autant pour représenter le savoir que pour en produire. Deux postdoctorats sont venus enrichir cette constellation de compétences, l’un à l’École d’études autochtones de l’UQAT et l’autre en foresterie à l’Université Laval. Également bédéiste et facilitatrice graphique, la professeure Dufour mène actuellement un projet de recherche-(co)création visant à rendre visible l’écologie relationnelle avec la forêt et à mobiliser des savoirs sensibles et systémiques.
La recherche comme puits sans fond
Ce qui anime Emanuelle Dufour dans la recherche est son potentiel infini, ce monde de la connaissance qui n’est jamais épuisé, jamais répétitif, comme un puits sans fond. Elle y voit une source intarissable de stimulation et d’innovation. Depuis les dernières années, ce sont les approches décoloniales qui l’enthousiasment particulièrement. Non pas uniquement dans le cadre des études autochtones, mais pour ce qu’elles impliquent de plus vaste : repenser les méthodes, valoriser d’autres formes de savoir, mobiliser des dimensions de l’être humain trop souvent laissées de côté par le seul raisonnement argumentatif ou quantitatif. Elle est aussi portée par une vision de la recherche qui sort des murs de l’université où l’échange avec les savoirs expérientiels est possible ; une application pratique et une participation active de la recherche au sein de la société.
Territoire, éducation et décolonisation
Ses préoccupations de recherche se structurent autour de quelques axes forts : les relations autochtones et allochtones, la décolonisation de l’éducation et de la recherche, les systèmes de savoir et les approches relationnelles au vivant. Elle s’intéresse également aux relations au territoire, pas uniquement dans une perspective autochtone, mais pour l’ensemble des résident.es de ce territoire qu’on appelle aujourd’hui le Québec.
La bande dessinée comme outil de recherche-cocréation
Au fil des dernières années, l’artiste chercheure a participé à la création d’œuvres inspirantes issues de plusieurs collaborations, notamment avec Francis Dupuis-Déri pour Quand les élèves se révoltaient et avec le groupe Miaji pour Odibi : voyage dans l’histoire anicinabe de Lac Simon.

Dans le cadre de sa thèse doctorale en anthropologie et éducation par les arts, Emanuelle Dufour a réalisé une première recherche-cocréation portant sur les relations autochtones et allochtones. Le corps argumentatif de ce premier projet intitulé « C’est le Québec qui est né dans mon pays ! Carnets de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna » a pris la forme d’une bande dessinée, accompagnée d’un document complémentaire.
La professeure travaille présentement sur une recherche-cocréation sous forme de bande dessinée, il s’agit du deuxième projet de recherche-cocréation réflexif et relationnel sur lequel elle travaille. Sa publication est prévue à l’automne prochain. Ce nouveau projet mobilise les contributions d’une cinquantaine de contributeur.trices autochtones et allochtones. Dans ce nouveau projet, l’analyse est élargie au non-vivant, plus particulièrement à la forêt. Ce sont des chercheur.es en foresterie, des porteur.euses de savoirs autochtones, ingénieur.es forestier.ères sur le terrain, des militant.es écologistes et des artistes qui éclairent une même réalité : les représentations et les relations associées à la forêt. Depuis ces perspectives diverses, Emanuelle nomme avoir comme souhait d’ouvrir un dialogue. Ce type de recherche est particulièrement stimulant puisqu’elle comporte une dimension réflexive et relationnelle qui engage autant les contributeur.trices que la chercheure, mais aussi les lecteur.trices qui sont tous.tes appelé.es à entrer dans la discussion et à se poser des questions sur leurs propres systèmes de représentations. C’est là, au fond, toute sa vision de la création de savoir : un processus qui commence peut-être avec les outils académiques, mais qui se multiplie au contact d’autres formes de connaissance, plus expérientielles, et qui participe à l’émergence d’un véritable dialogue social, une réflexion collective, sur des enjeux qui en ont grand besoin.

Emanuelle Dufour se voit d’abord et avant tout comme une facilitatrice pour ces projets créatifs qui constituent une grande mise en commun. Elle se dit particulièrement touchée par ces actes de collaboration qui en émergent, tant à l’étape de la conception que dans les autres formes de vie que prendront ces projets suite à leur publication.
De la première bande dessinée se sont créés d’autres liens qui ont ouvert vers la création d’une deuxième BD. Ce sont des projets enrichissants sur le plan personnel et relationnel, notamment sur la question d’aller revisiter ses propres biais, d’avoir une implication active en tant que personne chercheure et beaucoup de réflexivité.
Coups de cœur de la chercheure
C’est avec enthousiasme que la chercheure Emanuelle Dufour nous partage plusieurs de ces cœurs de coup lecture, balado, websérie et outil ainsi que les raisons pour lesquelles ceux-ci l’ont particulièrement marqué.
Coups de cœur lecture
- Payer la terre – de Joe Sacco. Cet auteur est un peu comme le père du «bédé-journalisme». Joe Saeco a visité les Dene, les Premières Nations des Territoires du Nord-Ouest canadien et à travers ces rencontres et discussions, il y aborde les enjeux extractivistes et les questions coloniales. Bien qu’il ne se définisse pas ainsi, sa démarche se rapproche à celle d’une d’ethnographie qui s’intéresse aux enjeux de l’utilisation de la terre dans un système capitaliste et extractiviste – comment s’en soustraire même avec des valeurs ancestrales contradictoires? L’auteur adopte une posture avec beaucoup de réflexivité sans parler à leur place. Emanuelle Dufour nomme que Joe Saeco l’a beaucoup inspirée dans sa pratique, que c’est un ouvrage de qualité exceptionnelle et qui permet de comprendre l’enjeu sous un regard systémique.
- La vie secrète des arbres – Cette bande dessinée est publiée à la même maison d’édition que sortira la nouvelle recherche-création de Emanuelle Dufour à l’automne prochain (Les éditions Multimondes). Cette œuvre raconte l’histoire de Peter Wohlleben qui est le défenseur des arbres le plus célèbre du monde.
Coup cœur outil
- Les voix du territoire – CEPN. Ce site Internet permet d’en apprendre sur les cultures de toutes les Premières Nations. Ces outils pédagogiques ont été sélectionnés pour soutenir l’enseignement et l’auto-apprentissage sur les réalités autochtones et coloniales. Un.e professeur.e pourrait leur écrire directement pour leur nommer un besoin spécifique et une personne est attitrée pour répondre à ces besoins et peut aider à orienter.
- Boîte rouge vif – Un organisme fondé par Élisabeth Kaine, une chercheure wendate, qui était à la tête de la Chaire UNESCO en Transmission culturelle chez les Premiers Peuples comme dynamique de mieux-être et d’empowerment (UQAC) et qui a beaucoup contribué à la rencontre entre les peuples autochtones et non-autochtones. La boîte rouge vif est maintenant un organisme indépendant logé à l’UQAC qui se spécialise dans la recherche-création et la coconstruction de savoirs en contextes autochtones. Emanuelle Dufour a plusieurs collègues qui y gravitent et trouve incroyable tout le travail qui y est fait : contribution à des expositions, des films, des capsules, des outils interactifs, etc. Beaucoup de projets coconstruits avec les Premières Nations sont accessibles sur leur site Internet.
Coups de cœur balado et websérie
- Le balado Sous les barrages – sur la plateforme Ohdio de Radio-Canada. Il s’agit d’une réalisation de Jean-Luc Canapé et d’une initiative de la chercheure Justine Gagnon et la Station Uapishka. Ce balado retrace la vie nomade de familles innues de Pessamit et également de la rupture qui a été vécue avec la construction de barrages.
- La websérie Laissez-nous raconter de 4 épisodes présentant un grand nombre de personnes des Premières Nations qui y ont été mobilisées pour se présenter à leur façon : l’importance du territoire, l’identité, la spiritualité et la guérison. Emanuelle Dufour s’y réfèrent, notamment dans le cadre de l’enseignement.
- Dans la même suite d’idées, le collectif Nikan Productions (Terre Innue) a aussi réalisé le balado Laissez-nous raconter l’histoire crochie diffusée sur la plateforme Ohdio de Radio-Canada. Le collectif a choisi plusieurs mots lourds de sens (la découverte, Pocahontas, l’école, etc.) pour les Premiers Peuples et il s’est promené dans plusieurs de ces communautés à leur rencontre dans l’idée de replacer la signification de ces mots d’après leurs perspectives.
Un texte de Maud Barbeau-Arseneault
