Retour sur un midi-conférence du CRDT : Guylain Bernier
Ce que nous apprennent les représentations des acteur.e.s sur le conflit urbain : cas de la Place des Peuples (2015-2018) à Gatineau
— Par Guylain Bernier, doctorant en sciences sociales appliquées à l’Université du Québec en Outaouais.

Dans le cadre du midi-conférence virtuel du Centre de recherche sur le développement territorial tenu le 8 octobre dernier, un doctorant de l’UQO, Guylain Bernier, a présenté un résumé de sa thèse de doctorat portant sur le thème du conflit urbain. L’approche qui a été préconisée consistait à s’intéresser aux représentations des individus — à savoir des acteur.e.s provenant du secteur public, de milieu privé et de la société civile — impliqués dans le cas d’étude, précisément le conflit urbain de la Place des Peuples pour le centre-ville de Gatineau. La tâche se résumait à répondre à cette question : comment les représentations des acteur.e.s influencent-elles le conflit urbain en contexte de revitalisation immobilière par de grands projets dans un quartier de centre-ville ?
Des choix théoriques et une posture privilégiée
Étudier le conflit urbain ouvre sur six familles d’approches théoriques soutirées de diverses disciplines :
- La spatialité et la temporalité du conflit (surtout en géographie) : identifier, compiler, cartographier et modéliser les conflits survenus, afin de démontrer un certain déterminisme voulant que certains lieux soient plus propices que d’autres à générer des conflits et, en même temps, certains groupes et individus plus disposés de s’y engager ;
- Le choix rationnel et des intérêts (surtout en économie, en science politique et en sociologie via l’individualisme méthodologique et le choix public) : maximiser les avantages et réduire les coûts, de façon à viser l’intérêt individuel qui peut aussi devenir celui d’un groupe, car le conflit implique surtout des intérêts et la rationalité instrumentale ;
- La dynamique sociologique interne et l’interactivité (surtout en sociologie, voire la polémologie) : mettre l’emphase sur les rapports entre les acteur.e.s, le milieu, les perceptions ainsi que les raisons, pour véritablement s’insérer à l’intérieur de la dynamique conflictuelle, la décrire et mieux la comprendre ;
- L’expérience conflictuelle (en ethnologie urbaine, en géographie, en phénoménologie et en psychologie sociale) : s’immiscer dans les rapports à l’imaginaire, aux représentations et à la dimension symbolique, c’est-à-dire sur ce que le conflit génère, avec ses objets, chez les individus et leur intériorité ;
- Les mouvements sociaux, critiques et/ou du matérialisme historique (en philosophie, en science politique et en sociologie) : mettre l’emphase sur les luttes de pouvoir et d’autorité, les mouvements de justice et de transformation sociale, puisque le conflit est à la base un enjeu de pouvoir ;
- Le mode de gestion et de prise de décision (en études urbaines, en géopolitique urbaine et en science politique) : minimiser les impacts, assurer la collaboration et tendre vers l’acceptabilité sociale ou le compromis, car le conflit devient négatif si mal géré.
Face à ces possibilités d’étude, le tournant cognitif des sciences humaines et sociales a servi à orienter la démarche vers les représentations des acteur.e.s, c’est-à-dire cette faculté de se faire des images d’objets et d’événements sans leur présence sous nos yeux, et ce, afin de rendre familières certaines situations et de donner un sens à la réalité. Cette posture permet de dépasser l’habitude d’étudier les conflits sur la base d’une rivalité de pouvoir et à partir seulement des groupes qui s’opposent. Les représentations ouvrent sur la façon dont les acteur.e.s vivent le conflit, tout en considérant aussi des préalables, à savoir leur évaluation du milieu et de ses objets ainsi que leurs espérances en termes de paysage et de voisinage. Par conséquent, le cadre d’analyse a été élaboré en jumelant la famille d’approches sur la dynamique sociologie interne et l’interactivité avec celle sur l’expérience conflictuelle.
Le cas de la Place des Peuples et la méthodologie
Une étude de cas simple a été considérée, justement pour mieux comprendre et approfondir à partir de la lunette choisie. Le choix du grand projet de la Place des Peuples tient compte de son ampleur pour le centre-ville de Gatineau qui profitait d’ailleurs d’un premier programme particulier d’urbanisme (PPU). Celui-ci visait sa revitalisation et son repeuplement, après les fusions municipales des années deux mille qui ont permis de créer la grande agglomération actuellement connue. Mais le PPU du centre-ville reposait sur des compromis, alors que le territoire était divisé en secteurs à différentes fonctions, avec des hauteurs limites variables pour les nouvelles constructions. Place des Peuples, vantée tel un grand projet iconique et digne d’une grande ville de la province, est apparue en 2015 pour être réalisée à proximité du Musée canadien de l’histoire, mais dans un quartier à la fois résidentiel et considéré comme étant l’un des derniers vestiges du patrimoine de la ville et de la région. De plus, le PPU fixait pour le site en cause une hauteur maximale de 3 étages, ce qui s’avérait trop peu, puisque le grand projet prévoyait deux tours de 55 et de 35 étages.

La résistance citoyenne qui eut alors lieu entraîna l’apparition d’un contre-projet de citation patrimoniale pour empêcher la construction de la Place des Peuples, ce qui envenima les choses jusqu’au lendemain des élections municipales de 2017, grâce auxquelles ont (ré)élu plusieurs membres du parti politique et son maire sortant favorables à la préservation du quartier. Le 28 août 2018, dans un vote de 12 contre 7, la citation patrimoniale du quartier du Musée remporta la victoire.
Trente-sept (37) entretiens semi-dirigés ont été réalisés auprès des acteur.e.s concerné.e.s par ce conflit urbain. Les informations recueillies ont aussi été triangulées avec d’autres provenant de l’observation ainsi que d’une étude documentaire et de la presse. Une analyse de contenu thématique donna finalement forme aux résultats obtenus.
Des représentations socio-spatiales pour divers objets
Les informations analysées et interprétées ont mis en lumière diverses dichotomies parmi les représentations des acteur.e.s se rapportant à sept objets (incluant autrui et des notions) analysés :
- Le centre-ville est représenté soit comme un milieu de bijoux (patrimonial, résidentiel, de communauté) à préserver, soit comme un désert où tout est à construire ;
- Le PPU visant la revitalisation du centre-ville était représenté, d’un côté, tel le plan espéré, tandis qu’il inspirait, de l’autre côté, soit la crainte, à cause des possibilités pour les promoteurs immobiliers de négocier des dérogations avec la Ville, soit d’un manque de flexibilité et de vision identitaire ;
- Le grand projet de la Place des Peuples était représenté telle une icône, alors que pour d’autres acteur.e.s elle représentait la démesure ;
- La citation patrimoniale représentait l’argument le plus fort pour contrer le grand projet, en raison de sa vocation rassembleuse pour la population gatinoise soucieuse de son histoire, mais si son but était d’empêcher la construction des tours, d’autres acteur.e.s se questionnent sur la véritable valeur du patrimoine à protéger ;
- Le quartier du Musée lui-même est représenté tel un vestige, disent certain.e.s, mais vestige ou pas, répliquent d’autres, il s’agit surtout d’un quartier bourgeois qui profite d’un privilège par rapport aux quartiers limitrophes plutôt composés de citoyen.ne.s de la classe laborieuse ;
- L’autrui, précisément l’adversaire, divise la population entre le promoteur mégalomane, égoïste, qui a une marotte de la hauteur, avec ses alliés qui ne fréquentent que peu ou pas le centre-ville, et les résident.e.s-propriétaires du quartier du Musée représenté.e.s en termes de « pas dans ma cour » qui vivent dans du « vieux », sinon dans des « chiotes » ;
- La notion de conflit divise aussi les acteur.e.s entre sa portée sociale positive, son pendant négatif (lorsqu’il sombre dans les attaques personnelles) et le mythe de David contre Goliath, une fois rattaché directement au cas de la Place des Peuples.
Des constats

Si les prises de position favorables ou défavorables au grand projet, sinon au contre-projet de citation patrimoniale, semblent résumer l’histoire du conflit urbain, les représentations des acteur.e.s sollicitées par ces deux objets sont largement influencées par celles touchant surtout le centre-ville et le quartier, puisqu’elles sont utiles pour déterminer le niveau de transformation désirée, faisant donc état d’une divergence de vue entre un centre-ville revitaliser à l’échelle humaine et celui en hauteur pour lui donner du prestige. Cette dichotomie émerge dès le moment des fusions municipales, alors qu’une double image caractérise le centre-ville, c’est-à-dire le village urbain de l’ancienne ville de Hull et le centre de la nouvelle agglomération baptisée Gatineau.
Au bout de la ligne, les conditions étaient réunies pour qu’il y ait conflit urbain, à cause de représentations dichotomiques sur la façon de revitaliser le centre-ville ; les conditions étaient aussi gagnantes pour la citation patrimoniale à cause de qui allait trancher le débat, à savoir un conseil municipal composé de membres issus d’un parti politique et d’un maire favorables à la préservation du patrimoine et à un rapprochement des groupes citoyens ; et, enfin, les conditions restent propices à un retour ou à un nouveau conflit à cause du renouvellement du PPU, de la décision du promoteur de la Place des Peuples de ne pas renoncer et du phénomène d’itération cristallisante qui caractérise les représentations sur les adversaires à la suite du conflit. Cela soulève en même temps les lacunes du PPU dans ses compromis pour satisfaire tout le monde, n’ayant donc pu réussir à atténuer la division d’origine sur les représentations du centre-ville.
Cette étude soulève la faiblesse dans la planification de la revitalisation urbaine et par un grand projet, dans la mesure où on ne prend pas suffisamment en compte de l’importance de la construction représentationnelle que la tâche exige. Car les représentations des acteur.e.s influencent le conflit avant même son apparition, l’anime ensuite, l’oriente et laisse même entendre son retour éventuel. Bien qu’elles soient individuelles, sociales, spatiales, voire même actuelles ou antérieures, deux avenues s’exposent : d’abord, la visibilité que ces représentations procure au conflit urbain ; ensuite, la construction représentationnelle durant le conflit lui-même, afin de faire comprendre à l’adversaire son image désirée pour le territoire. Il faut donc mettre le temps nécessaire au partage et à la confrontation des images dès le départ, dans le but d’atténuer les mécontentements latents susceptibles de se transformer en conflit urbain.

